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Science ou mystification

Savants et charlatans de la radiesthésie

Il y a des connaissances qui attirent le public par tout le merveilleux scientifique qu'il y pressent et qui, d'autre part, le repoussent par ce qu'il y soupçonne de trouble, d'illusoire, de charlatanesque. La radiesthésie est de celles-là. Dès que l'on en parle, dans un cercle profane, on peut lire sur les visages de la plupart des auditeurs la lutte entre un intérêt passionné et la méfiance, chez quelques-uns un scepticisme aveugle et irréductible. Mais ce qui frappe surtout, c'est l'ignorance à peu près totale que les uns et les autres ont du sujet. Certaines personnes vous demandent de leur révéler le numéro gagnant à la Loterie nationale, ou de les guérir d'une maladie par l'imposition des mains; les esprits forts vous tiennent pour un doux maniaque, intermédiaire entre le spirite et la cartomanciennne. Aucun ne sait au juste de quoi il s'agit.

Comment le saurait-il, d'ailleurs ? Les articles de la plupart des journaux sont franchement hostiles à la radiesthésie et la condamnent par principe, sans instruire son procès. Leurs jugements sommaires provoquent les protestations indignées des radiesthésistes, gens chatouilleux qui n'admettent aucune critique. Pour les premiers, la radiesthésie est une mystification; pour les seconds, c'est une foi : en réalité, c'est une science. Et c'est sous ce jour — son véritable jour — que je voudrais vous la montrer.

L'art des sourciers

Pour prouver que la radiesthésie peut être une science, il me suffirait, sans doute, d'invoquer le patronage des grands savants qui n'ont pas dé daigné de lui accorder leur sympathie, les Branly, les d'Arsonval et tant d'autres encore. Mais il n'est que juste de faire voir, par les résultats acquis aujourd'hui, combien s'est montrée clairvoyante, chez ces physiciens universellement respectés, l'intuition du génie.

L'emploi de la baguette de coudrier ou de métal était connu, bien des siècles avant l'ère chrétienne, des Chinois, des Juifs et des Romains. Et depuis l'antiquité jusqu'aux temps modernes, ses méthodes s'étaient transmises par tradition orale et par quelques traités empiriques, sans grands changements. Pendant le moyen âge, l'histoire de la baguette se confond avec celle de la sorcellerie et de l'astrologie, en dépit de quelques tentatives d'explication. Et il faut arriver au docteur Thouvenel pour trouver un premier essai d'application, à la radiesthésie, des idées nouvelles engendrées par la découverte de l'électricité. Le titre du mémoire publié par Thouvenel en 1781 est tout un programme, le programme des développements ultérieurs de cette science :

« Mémoire physique et médical sur les rapports qui existent entre la baguette divinatoire, le magnétisme et l'électricité. »

Pourtant la vérité devait tarder longtemps à se faire jour, et la condamnation prononcée par le célèbre Chevreul, à la suite d'expériences mal conduites et hâtivement interprétées, allait discréditer pour un long temps l'art des sourciers.

Les circonstances favorables à sa réhabilitation devaient provenir de l'étude moderne des ondes et de la découverte d'énergies inconnues jusqu'alors, et de la tendance actuelle de la physique vers l'identification de la matière avec l'énergie. On s'est aperçu, en effet, au cours de différentes recherches, et notamment en étudiant les points de chute de la foudre, que l'état électrique de l'atmosphère, au voisinage du sol, se trouvait modifié par la présence dans le sous-sol d'un courant d'eau plus ou moins profond, de masses métalliques, de vides importants. Les progrès de la physique des ions et la possession de détecteurs-amplificateurs, créés pour l'usage de la T. S. F., ont même permis de fabriquer des appareils qui, comme le sourcier muni d'une baguette ou d'un pendule, indiquent les zones influencées par des accidents souterrains. Le fait, aujourd'hui indiscutable, qu'à la limite d'une nappe d'eau, par exemple, là où le sourcier voit son pendule s'agiter, l'ampère-mètre d'un appareil électrique approprié enregistre une oscillation, démontre l'objectivité de la réaction radiesthésique en même temps qu'elle lui offre une explication : les mouvements du sourcier nous apparaissent dès lors comme une sorte de choc électrique, analogue, toutes proportions gardées, à la secousse que l'on ressentirait en touchant un fil sous tension.

Et la téléradiesthésie

Bien entendu, ce n'est là qu'une vue schématique de la question, telle qu'on peut l'exposer dans un aussi bref article. L'étude de ces phénomènes et de leur interprétation exigerait de longs développements. Mais le peu que j'en ai dit suffit à prouver sur quelles bases physiques parfaitement orthodoxes s'appuient aujourd'hui les études radiesthésiques et quel crédit les gens les plus sérieux sont en droit de leur accorder. Il en est de même dans le domaine physiologique, où l'on a pu reproduire expérimentalement les effets produits sur le sourcier par les perturbations organiques d'un malade. Ici nous quittons le domaine de la physique pure pour pénétrer dans ce lui de la vie animale, où le mystère est plus épais, où la connaissance est moins certaine. Rien cependant n'autorise à nier les grands services que la radiesthésie peut rendre à la médecine, principalement pour le diagnostic précoce.

Aussi la radiesthésie sur place, que l'on appelle parfois improprement la radiesthésie physique, ne cesse-t-elle de progresser, en dépit de ses ennemis. Beaucoup de ceux-ci, d'ailleurs, lorsqu'ils sont de bonne foi, reconnaissent qu'elle porte au moins en elle les principes d'une science véritable.

Il n'en est plus de même lorsqu'il s'agit de la téléradiesthésie, c'est-à-dire de la détection à grande distance, sur carte, sur plan ou sur photographie. La prétention de découvrir sans bouger de chez soi, sur une carte de la région, l'emplacement d'une source aussi bien que si l'on se trouvait sur le terrain même, soulève de telles objections théoriques qu'elle rencontre, jusque chez bon nombre de radiesthésistes eux-mêmes, une résistance opiniâtre. L'observateur impartial doit avouer deux choses en apparence quel que peu contradictoires : D'une part, que dans l'état actuel de la science une telle possibilité est à peu près incompréhensible ; d'autre part, que l'expérience est là pour en prouver l'existence. Ceux qui la nient objectent que des expériences contrôlées ont été faites et que les résultats ont été absolument négatifs. Mais les observateurs sérieux et impartiaux ne sauraient baser leur opinion sur des essais organisés par des adversaires ou par des profanes qui brouillaient inconsciemment les problèmes, et exécutés la plupart du temps par des opérateurs insuffisants. La téléradiesthésie exige beaucoup plus de prudence et d'entraînement que l'autre, et l'on doit déplorer absolument des incidents comme celui qui s'est produit après la disparition de Mermoz. Le tort qu'ils font à la radiesthésie est un moindre mal que l'émotion inutilement soulevée dans un public généreux.

De la prudence

L'Association des Amis de la Radiesthésie, qui groupe dans un effort désintéressé les chercheurs les plus avertis, a compris depuis longtemps la prudence qui s'impose, dans l'intérêt même de la radiesthésie. Elle a donné à tous ses adhérents l'avis de ne point agir inconsidérément, mais de confronter le résultat de leurs recherches, afin d'en vérifier la concordance. C'est la sagesse même, tant qu'il subsistera des chances d'erreur passablement nombreuses et imprévisibles.

Cela ne signifie pas que l'on puisse mettre fin aux abus. La radiesthésie donne à trop de gens, dont l'instruction scientifique est assez sommaire, l'illusion qu'ils peuvent acquérir d'un seul coup la connaissance infuse. Le besoin d'échafauder des théories est inné au cœur des Français, et voilà pourquoi, lorsqu'ils croient pouvoir se passer d'études préalables, on leur entend dire tant de sottises. Encore ceux-là pourraient-ils retrouver leur juste place en renonçant aux spéculations intellectuelles, pour lesquelles ils ne sont pas faits, et en se contentant d'une pratique qui peut être en rapport avec leurs moyens. Où le charlatanisme s'étale sans vergogne, c'est dans les annonces des journaux, où la radiesthésie n'apparaît plus que comme l'attrape-gogo à la dernière mode. Il n'est pas rare, par exemple, de lire quelque chose dans ce genre :

Mme X..., voyante, tarot, marc de café, radiesthésie, etc...

Là, on vous dira, sans doute, que la radiesthésie peut dévoiler l'avenir et indiquer les numéros gagnants. Mais le public aurait tort d'en tenir rigueur à la radiesthésie véritable. Elle n'est pas responsable des erreurs que l'on commet en son nom et qu'elle n'a pas les moyens de réprimer. Et si l'on vient me dire qu'on la fourvoie parmi les cartomanciennes et les voyantes, je répondrai que toutes les sciences ont eu leurs charlatans comme elles ont eu leurs savants, et que ce n'a jamais été une raison pour confondre les uns avec les autres.

Paul Serres, Ingénieur E. P. C.

L’Écho de Paris, 7 février 1937

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